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Face à l’urgence sociétale, comment ouvrir le dialogue grâce à la concertation ?

Aller affronter ONG et associations pour discuter des questions qui fâchent ? Hier redoutée, souvent encore méconnue, la concertation est pourtant un outil précieux dont s’est emparée il y a 3 ans la filière laitière pour comprendre les attentes de la société et tenter d’y répondre. Retour avec les intervenants d’un Live Talk organisé le 28 octobre 2021 par le Cniel, en partenariat avec Change Now, sur les défis de cette méthode d’ouverture sur la sphère citoyenne, qui constitue aujourd’hui un enjeu stratégique pour les organisations, entreprises comme États.
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Dépassionner les débats
La filière laitière n’a pas attendu la Convention citoyenne sur le climat, exercice inédit de démocratie participative lancé fin 2019 par le gouvernement français à l’échelle du pays, pour expérimenter la concertation. Dès 2018, à l’issue des États généraux de l’alimentation (EGA) qui ont invité 50 organisations de la société civile à la table des débats, le Cniel s’est convaincu de la force de cet outil pour engager un dialogue constructif avec la sphère citoyenne et en faire un pilier de sa démarche de responsabilité sociétale.

« Nous discutions déjà avec les ONG et associations de consommateurs avant les EGA, ne serait-ce que pour répondre aux critiques, mais le plan de filière que nous avons remis au gouvernement à cette occasion nous a fait prendre conscience que nous avions besoin d’objectiver ce dialogue, de l’adosser à une méthodologie (l’iSO26000) pour le rendre plus efficace et moins émotionnel », explique Caroline Fenaillon, directrice des relations extérieures au Cniel et pilote de la concertation avec la sphère citoyenne depuis 3 ans.

« Cette méthodologie nous a permis d’évaluer nos impacts, de dresser des enjeux prioritaires comme le respect de l’environnement et le bien-être animal, mais aussi de cartographier nos parties prenantes et formaliser leurs attentes pour ne pas aller dans tous les sens : d’identifier notamment celles qui avaient des enjeux communs avec nous, qui étaient prêtes à co-construire, et d’exclure celles qui refusaient le dialogue comme les ONG abolitionnistes de l’élevage (même si celles-ci peuvent jouer un rôle utile de lanceur d’alerte). »
Apprendre à se connaître
Si le processus de concertation est séduisant sur le papier, avec ses objectifs d’identifier des points d’accord et de désaccord entre deux parties, de travailler pour tendre vers un consensus (partager par exemple un état des lieux sur la réalité du terrain et du marché) et de prioriser des chantiers à mettre en œuvre pour faire émerger des solutions, se confronter à des acteurs aux intérêts divergents n’a pourtant rien d’évident à priori.

« Quand on est éleveur et qu’on travaille tous les jours sur son exploitation au bien-être animal, parce que c’est un enjeu économique (si nos vaches ne sont pas placées dans des conditions idéales, elles ne produisent tout simplement pas de lait), on appréhende forcément de se retrouver face à des associations qui vont vous dire comment pratiquer votre métier », témoigne Luc Verhaeghe, producteur laitier dans le Nord. « Notre première rencontre fut d’ailleurs assez froide. Mais peu à peu les langues se délient, on apprend à faire connaissance, à écouter les avis des uns et des autres et à comprendre que tous sont respectables, à confronter les expériences de chacun sur le terrain. On n’est pas d’accord sur tout mais il est satisfaisant de se rendre compte qu’on est sensibles au même objectif : le bien-être animal, concernant la concertation à laquelle j’ai participé. »

« Souvent les parties ne se comprennent pas parce qu’elles ne parlent pas au même niveau », analyse Emmanuelle Brisse, cofondatrice d’un cabinet de transition et animatrice de dialogues entre parties prenantes : « derrière un même mot, elles ne partagent pas la même définition, ou ne portent pas la même vision. Il est donc essentiel de consentir un temps d’acculturation, de partager par exemple pour les ONG leurs visions de la société, leurs modèles de l’agriculture, afin de clarifier les échanges. »

« Pour installer la confiance, il est important de montrer que notre rôle, en tant qu’ONG, est d’apporter de l’expertise », souligne Agathe Gignoux, chargée d’affaires publiques pour CIWF, une ONG dédiée à la protection et au bien-être des animaux d’élevage. « Pour reprendre l’exemple du bien-être animal, c’est une notion qui n’est pas toujours bien comprise, on l’aborde par un biais émotionnel alors qu’elle se fonde sur des éléments scientifiques. Il importe donc de recentrer les débats autour de cette expertise, pour ensuite la confronter à la réalité des professionnels qui se trouvent autour de la table. »
L’importance du cadre
En vérité, si nombre de filières hésitent encore à s’emparer de l’outil de la concertation, c’est souvent parce qu’elles en méconnaissent les règles : un échange encadré par un médiateur tiers de confiance sur l’ensemble des sujets souhaités par les participants, placé sous le signe de la transparence, du respect, de l’écoute – et sous le sceau de la confidentialité.

« Le rôle du médiateur notamment est clé dans le processus de concertation parce qu’il est là non pas pour représenter les intérêts d’une des parties, mais pour permettre aux acteurs de se parler directement et de sortir de leurs postures afin d’avoir un dialogue approfondi et constructif », explique Emmanuelle Brisse. « Dans le même but, il est important dans un premier temps de ne pas avoir autour de la table de représentant des pouvoirs publics, qu’on voudrait chercher à convaincre. » En revanche, « il ne faut pas avoir peur d’avoir des acteurs assez radicaux car c’est comme cela qu’on apprend les uns des autres et qu’on avance. Si tout le monde va dans votre sens, ça a moins d’intérêt. »

« L’expérience de la Convention citoyenne sur le climat a démontré qu’avoir une méthode d’animation éprouvée, valorisant l’intelligence collective, est clé », abonde Sylvain Burquier, qui a fait partie des 150 citoyens tirés au sort pour réfléchir à des mesures permettant de s’adapter au changement climatique sans rogner sur la justice sociale. « Si, en plus de cela, on nourrit les membres d’une instance de concertation d’un excellent socle documentaire, si vous leur donnez la matière pour se faire une opinion sérieuse, sans la pression d’un agenda politique, vous obtenez des résultats impressionnants. »
Des paroles et des actes
Reste à transformer les débats en mesures concrètes, et c’est là où parfois la concertation trouve ses limites. « Dans le cas des travaux de la Convention citoyenne sur le climat, on a manqué d’un contrat en amont autour de ce que le gouvernement allait faire des propositions qu’on lui faisait », regrette Sylvain Burquier.

C’est que, « contrairement à une négociation, une concertation est sans obligation de résultats », rappelle Caroline Fenaillon. « Quand vous êtes une interprofession comme le Cniel, vous travaillez dans le temps long, parce qu’il faut embarquer énormément d’acteurs aux enjeux multiples. Mais nous parvenons à avancer. Sur le sujet de l’accès des troupeaux au pâturage par exemple, nous avons obtenu, après 2 ans d’échanges et notamment grâce à l’apport scientifique d’experts indépendants, un consensus sur le fait que la filière laitière enregistrait déjà un haut niveau d’accès au pâturage, et l’interprofession s’est engagée à enrayer l’augmentation des exploitations sans pâturage en se fixant 3 leviers d’action. »

« Certes, il faut trouver des consensus, mais il faut ensuite se donner les moyens de faire changer les pratiques et disséminer ces changements auprès de tous les professionnels d’une filière », insiste Agathe Gignoux. « Le tout n’est pas de concerter au niveau national dans des instances parisiennes, il faut aller ensuite partager l’information sur le terrain et faire preuve de pédagogie », enchérit Luc Verhaeghe.

« Il importe aussi de veiller à ce qu’une priorité définie dans le cadre d’une concertation n’aille pas à l’encontre d’une autre priorité identifiée dans une autre concertation », prévient Caroline Fenaillon. « Nos travaux avec les associations de défense du bien-être animal sur l’accès au pâturage et avec les ONG de protection de l’environnement sur l’autonomie protéique des exploitations, par exemple, se nourrissent mutuellement, car l’impact du changement climatique doit être pris en compte dans la gestion de l’herbe. »

Rien n’est simple, donc. Mais telle est justement la vertu de la concertation : dans un monde de plus en plus complexe, un dialogue dépassionné reste la meilleure façon de progresser.
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Replay du Live Talk

Date de publication: 08/11/2021

Date de modification: 25/11/2021

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