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© Alexandre Gélébart / SOS SAHEL

Christian Corniaux : « Les grandes entreprises laitières ont toutes leur rôle à jouer pour favoriser la collecte locale du lait »

Avec la croissance démographique, la consommation des produits laitiers progresse sensiblement depuis plusieurs décennies dans les pays d’Afrique et d’Asie, attirant logiquement les investisseurs européens. Christian Corniaux, chercheur au Cirad, qui a noué un partenariat avec le Cniel pour étudier les stratégies RSE des firmes investissant ou exportant du lait sur le continent africain, décrypte les grands enjeux de ces nouveaux marchés ainsi que les solutions à mettre en œuvre pour promouvoir des filières laitières locales, durables et créatrices de valeur.
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À quels défis spécifiques les pays émergents doivent-ils répondre pour développer leur filière laitière ?
Christian Corniaux – Partout où il y a croissance démographique, il y a augmentation de la consommation de produits laitiers. Le grand défi, c’est de savoir produire localement du lait de qualité et en quantité suffisante, et à prix accessible, pour pouvoir couvrir cette demande. Tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne à cet égard.
En Asie, la production laitière a explosé ces dernières décennies. On imagine toujours que le lait est essentiellement produit en Europe, aux États-Unis et en Nouvelle Zélande, mais il faut savoir qu’aujourd’hui, le premier producteur mondial de lait, c’est l’Inde ! Le Bangladesh est également devenu un gros producteur, de même que le Vietnam, l’Indonésie ou encore la Malaisie. La Chine est un cas particulier, car si le pays est devenu le moteur du marché laitier mondial, il ne parvient pas à produire assez de lait pour l’ensemble de sa population ; il doit donc avoir recours aux importations de poudre de lait – les firmes européennes et néo-zélandaises y sont notamment très présentes –, et ce d’autant plus que sa population a perdu confiance pendant une bonne dizaine d’années  dans la qualité du lait chinois, après les différentes scandales (dont celui du lait frelaté contenant de la mélamine en 2008) qui ont été rendus publics.
En Afrique, nombreux sont les pays qui doivent de même importer de la poudre de lait pour pallier une production locale déficitaire. C’est le cas notamment en Afrique de l’Ouest, pour des raisons d’ailleurs différentes d’une région à l’autre. Dans les pays côtiers, qui sont plus humides et donc où l’herbe pousse en quantité, permettant théoriquement de produire du lait à moindre coût, la culture laitière est peu développée : les consommations individuelles sont moindres et les producteurs peu présents. Inversement, dans les pays du Sahel, où les petits éleveurs sont nombreux, la pluie ne tombe pas dix mois sur douze, les infrastructures (électricité comme transport, qui sont indispensables à la préservation de la qualité du lait) sont rares et les troupeaux servent avant tout à produire de la viande : le lait y est donc très cher à produire et, surtout, n’est pas disponible toute l’année. C’est pourquoi les grandes firmes laitières ont pris l’habitude de travailler avec de la poudre de lait importé d’Europe, ayant pour objectif premier de nourrir toute l’année et à bas coût des populations souvent pauvres.
La perte de confiance est moins évidente aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a encore 2 à 3 ans. Avec l’appui du gouvernement local, les firmes chinoises reprennent très largement le dessus sur certains segments de marché, tels que le lait infantile par exemple.
Quelles sont les conséquences de ce recours aux importations pour les territoires ?
Ch. C. – Elles sont de plusieurs types.
D’abord, elles ont favorisé le développement d’un marché mondialisé de la poudre de lait « low cost », ré-engraissée à l’huile végétale (souvent de l’huile de palme). Nombreuses sont les firmes laitières à y avoir vu l’opportunité de valoriser des poudres qui avaient été dégraissées pour la fabrication de beurre en Europe, en les redirigeant vers des pays en croissance démographique forte (notamment en Afrique de l’Ouest et en Asie du Sud-Est), dont les consommateurs sont plus regardants sur le prix que sur la qualité du produit – dénommé « lait » alors qu’il n’en a plus tous les attributs –, et souvent moins informés.
Si leur impact sanitaire est difficile à mesurer, ces pratiques ont à tout le moins un impact environnemental, car l’usage de poudres de lait importées d’Europe implique non seulement des process de séchage gourmands en énergie, mais aussi des systèmes de production du lait bien plus intensifs qu’en Afrique en particulier. Ré-engraissées à l’huile de palme, ces poudres ont potentiellement un coût environnemental plus élevé encore, si l’on intègre les conséquences de la production de cette huile (notamment la déforestation en Malaisie et en Indonésie, qui menace certaines espèces comme l’orang-outang). En revanche, le facteur du transport ne semble pas avoir d’impact particulier.
Surtout, l’importation de poudre de lait a un coût socio-économique élevé, car elle freine le développement de filières laitières locales et donc menacent les emplois qui y sont associés, mais aussi empêchent d’en créer. Cela ne concerne pas tant les emplois industriels, liés à la transformation et à la distribution des produits laitiers, qui sont en général bien rémunérés et permettent de faire travailler de nombreuses femmes, que les emplois liés à la collecte du lait dans les zones rurales. En Afrique de l’Ouest, celle-ci fait vivre des milliers de familles d’éleveurs, de collecteurs et de fournisseurs de fourrages et de concentrés. En important des poudres de lait au lieu de soutenir la production locale, on limite fatalement le développement du tissu économique, et notamment le travail des femmes. C’est d’autant plus problématique que ces importations génèrent des déficits de balance commerciale importants dans les pays qui y ont recours.
Comment sortir du cercle vicieux ?
Ch. C. – C’est loin d’être facile ! Certains pays comme l’Inde, la Chine et le Vietnam en Asie, ou le Kenya, le Nigéria, ainsi que le Maroc et la Tunisie en Afrique, ont imposé des quotas sur les importations de poudre de lait pour développer leur production domestique. Des mesures fiscales adaptées pour rendre ces poudres moins attractives pour les industriels et le lait local plus attractif, ainsi que le financement de programmes d’appui à la collecte, de la part de la CEDEAO et des États membres, peuvent aussi aider à avancer. Mais ce volontarisme politique n’est possible que lorsque les conditions de production le permettent. Quand on est au Sahel et qu’il ne pleut que deux mois sur douze, il n’est pas possible d’intensifier la production pour collecter du lait à moindre coût. Et puis veut-on réellement se mettre à produire du lait en masse en Afrique de l’ouest, et ainsi perdre l’avantage actuel en matière de coût environnemental ?
À court et moyen terme, jamais on ne pourra complètement se passer de poudre de lait pour satisfaire la demande en produits laitiers dans certains pays d’Afrique. Mais cela n’empêche pas de chercher à favoriser la collecte locale du lait à chaque fois que les conditions le permettent. Et c’est là que les grandes entreprises laitières ont tout leur rôle à jouer. Danone a fait figure de précurseur, en nouant au Sénégal un partenariat avec La Laiterie du Berger pour créer une filière entière de production de lait local dans ce pays où, jusque-là, 90 % du lait était importé de l’extérieur sous forme de poudre. D’autres industriels étrangers ont suivi, à l’image de Nestlé ou encore d’Arla Foods, qui cherche à développer sa collecte depuis son arrivée en 2015 au Nigéria. Les firmes laitières comprennent qu’elles ont tout intérêt à aller en ce sens, à la fois au nom de leur responsabilité sociale, pour des questions de sécurité d’approvisionnement face à la volatilité du cours mondial du lait en poudre, et parce que se développe actuellement en Afrique un marché pour les fromages ou les produits typés ou onctueux, plus faciles à élaborer avec du lait local tel que le lait de zébu.
En quoi la collaboration entre acteurs est-elle essentielle pour changer les choses ?
Ch. C. – Il suffit de voir le travail extraordinaire accompli depuis trois ans par « Mon Lait Est Local », une campagne de défense et de promotion du lait local lancée en 2018 à l’initiative d’Oxfam, en coordination avec la campagne européenne « N’exportons pas nos problèmes », et portée par une coalition de plus de 80 organisations d’Afrique de l’Ouest et d’Europe. Grâce à ses efforts de sensibilisation et de mise en réseau, elle a permis d’initier un dialogue avec le secteur privé, notamment les multinationales laitières installées en Afrique de l’Ouest, ainsi qu’avec les politiques européens et africains, et d’instaurer un nouveau code de traçabilité des laits en poudre ré-engraissés avec des matières grasses végétales.
Il y a encore dix ans, cette collaboration aurait été impossible : pour un chercheur, travailler avec une ONG rechignant à s’appuyer sur les chiffres, sur la réalité des impacts, était plus que compliqué, et personne n’acceptait de mettre ses intérêts divergents de côté pour s’asseoir autour d’une table et tenter de s’entendre sur les grands enjeux. Aujourd’hui, les mentalités ont évolué, et il faut saluer le rôle des interprofessions comme le Cniel pour aider à nouer le dialogue. Tout l’enjeu, aujourd’hui, est d’inciter l’ensemble des industriels laitiers à participer à la coalition afin de créer une interprofession laitière à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest. Et, là encore, le Cniel a un rôle déterminant à jouer : en mettant ses compétences à disposition des acteurs locaux pour les aider à s’organiser, il peut aider à monter dans cette partie du continent une filière laitière durable et créatrice de valeur.
Alimentation des bovis avec des feuilles de Faidherbia Albida (Sénégal) - ©Cirad, Patrick DuguéAlimentation des bovins avec des feuilles de Faidherbia albida (Sénégal).©Cirad, Patrick Dugué
Kiosque de vente de lait frais (local) dans les Niayes près de Dakar (Sénégal). ©Cirad, Patrick DuguéKiosque de vente de lait frais (local) dans les Niayes près de Dakar (Sénégal).©Cirad, Patrick Dugué

Christian Corniaux,

Chercheur au Cirad

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Chercheur au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique), ingénieur agronome et zootechnicien de formation, Christian Corniaux a coordonné plusieurs projets de recherche régionaux et mené de nombreuses expertises sur les filières laitières au Sahel et en Afrique de l’Ouest.

Date de publication: 17/09/2021

Date de modification: 21/09/2021

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