Christian Corniaux – Partout où il y a croissance démographique, il y a augmentation de la consommation de produits laitiers. Le grand défi, c’est de savoir produire localement du lait de qualité et en quantité suffisante, et à prix accessible, pour pouvoir couvrir cette demande. Tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne à cet égard.
En Asie, la production laitière a explosé ces dernières décennies. On imagine toujours que le lait est essentiellement produit en Europe, aux États-Unis et en Nouvelle Zélande, mais il faut savoir qu’aujourd’hui, le premier producteur mondial de lait, c’est l’Inde ! Le Bangladesh est également devenu un gros producteur, de même que le Vietnam, l’Indonésie ou encore la Malaisie. La Chine est un cas particulier, car si le pays est devenu le moteur du marché laitier mondial, il ne parvient pas à produire assez de lait pour l’ensemble de sa population ; il doit donc avoir recours aux importations de poudre de lait – les firmes européennes et néo-zélandaises y sont notamment très présentes –, et ce d’autant plus que sa population a perdu confiance pendant une bonne dizaine d’années dans la qualité du lait chinois, après les différentes scandales (dont celui du lait frelaté contenant de la mélamine en 2008) qui ont été rendus publics.
En Afrique, nombreux sont les pays qui doivent de même importer de la poudre de lait pour pallier une production locale déficitaire. C’est le cas notamment en Afrique de l’Ouest, pour des raisons d’ailleurs différentes d’une région à l’autre. Dans les pays côtiers, qui sont plus humides et donc où l’herbe pousse en quantité, permettant théoriquement de produire du lait à moindre coût, la culture laitière est peu développée : les consommations individuelles sont moindres et les producteurs peu présents. Inversement, dans les pays du Sahel, où les petits éleveurs sont nombreux, la pluie ne tombe pas dix mois sur douze, les infrastructures (électricité comme transport, qui sont indispensables à la préservation de la qualité du lait) sont rares et les troupeaux servent avant tout à produire de la viande : le lait y est donc très cher à produire et, surtout, n’est pas disponible toute l’année. C’est pourquoi les grandes firmes laitières ont pris l’habitude de travailler avec de la poudre de lait importé d’Europe, ayant pour objectif premier de nourrir toute l’année et à bas coût des populations souvent pauvres.
La perte de confiance est moins évidente aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a encore 2 à 3 ans. Avec l’appui du gouvernement local, les firmes chinoises reprennent très largement le dessus sur certains segments de marché, tels que le lait infantile par exemple.
Ch. C. – Elles sont de plusieurs types.
D’abord, elles ont favorisé le développement d’un marché mondialisé de la poudre de lait « low cost », ré-engraissée à l’huile végétale (souvent de l’huile de palme). Nombreuses sont les firmes laitières à y avoir vu l’opportunité de valoriser des poudres qui avaient été dégraissées pour la fabrication de beurre en Europe, en les redirigeant vers des pays en croissance démographique forte (notamment en Afrique de l’Ouest et en Asie du Sud-Est), dont les consommateurs sont plus regardants sur le prix que sur la qualité du produit – dénommé « lait » alors qu’il n’en a plus tous les attributs –, et souvent moins informés.
Si leur impact sanitaire est difficile à mesurer, ces pratiques ont à tout le moins un impact environnemental, car l’usage de poudres de lait importées d’Europe implique non seulement des process de séchage gourmands en énergie, mais aussi des systèmes de production du lait bien plus intensifs qu’en Afrique en particulier. Ré-engraissées à l’huile de palme, ces poudres ont potentiellement un coût environnemental plus élevé encore, si l’on intègre les conséquences de la production de cette huile (notamment la déforestation en Malaisie et en Indonésie, qui menace certaines espèces comme l’orang-outang). En revanche, le facteur du transport ne semble pas avoir d’impact particulier.
Surtout, l’importation de poudre de lait a un coût socio-économique élevé, car elle freine le développement de filières laitières locales et donc menacent les emplois qui y sont associés, mais aussi empêchent d’en créer. Cela ne concerne pas tant les emplois industriels, liés à la transformation et à la distribution des produits laitiers, qui sont en général bien rémunérés et permettent de faire travailler de nombreuses femmes, que les emplois liés à la collecte du lait dans les zones rurales. En Afrique de l’Ouest, celle-ci fait vivre des milliers de familles d’éleveurs, de collecteurs et de fournisseurs de fourrages et de concentrés. En important des poudres de lait au lieu de soutenir la production locale, on limite fatalement le développement du tissu économique, et notamment le travail des femmes. C’est d’autant plus problématique que ces importations génèrent des déficits de balance commerciale importants dans les pays qui y ont recours.